ATHÈNES


ATHÈNES
ATHÈNES

Du combat héroïque contre les Barbares aux luttes fratricides qui en précipitèrent le déclin, le destin d’Athènes résume celui de la Grèce. Berceau de la civilisation occidentale à laquelle elle légua les fondements du régime démocratique, Athènes a exercé une immense fascination sur le monde antique. Elle fut l’âme de la résistance grecque aux invasions, des Perses aux Macédoniens. Elle sut concilier la liberté avec l’un des impérialismes les plus efficaces de l’Antiquité. Mais elle succomba finalement devant une hégémonie plus puissante que la sienne, celle d’Alexandre.

Après cette période glorieuse, Athènes entre dans l’obscurité. Elle subit la domination romaine, est envahie par les Barbares (Goths et Hérules) au IIIe siècle, pillée par les Normands au XIIe siècle. Les croisés en firent au XIIIe siècle un duché, sans lui rendre pourtant sa splendeur passée. Conquise par Mehmet II en 1456, elle resta sous le joug turc jusqu’à la libération de la Grèce au XIXe siècle.

Athènes moderne, capitale de la Grèce depuis un siècle environ, compte déjà plus de deux millions d’habitants, soit près du quart de la population grecque. La marée urbaine submerge le bassin d’Attique, qui englobe aujourd’hui plus de trente communes. La métropole hellénique, tête monstrueuse posée sur un organisme frêle, peut rivaliser avec les plus grandes villes de l’Europe méditerranéenne, Madrid, Rome ou Istanbul.

1. Athènes, cité antique

Une petite plaine de 22 kilomètres sur 10, limitée par l’Aigaléos, le Parnès, le Pentélique et l’Hymette et drainée par le Céphise grossi de l’Ilissos; en son centre, une acropole de 85 m de haut [cf. ACROPOLE D'ATHÈNES], facile à défendre, assez proche de la mer pour que les communications soient aisées avec le monde de l’Égée, assez lointaine toutefois pour que la sécurité soit assurée contre les entreprises des pirates: tel est le site d’Athènes.

La protohistoire d’une cité ionienne

Les hommes l’occupent tôt: un habitat de la fin du Néolithique, analogue à ceux de Thessalie, est attesté sur l’Acropole par des citernes creusées dans le roc du versant nord. L’Attique est ensuite conquise (vers 2600) par des migrateurs venus d’Anatolie, qui submergent la Grèce tout entière et y apportent une civilisation déjà évoluée (dite conventionnellement de l’Helladique ancien), connaissant la culture de l’olivier et de la vigne et la métallurgie du bronze: ce sont sans doute les Pélasges de la tradition athénienne. Nombreux sont les toponymes qui attestent leur implantation: Céphise, Ilissos, Hymette, Lycabette, Tricorynthos, Probalinthos, et le nom d’Athènes elle-même... Ils installent ou renforcent des cultes de la terre féconde, celui d’une Terre Mère dont Athéna – déesse de l’olivier, au nom typiquement préhellénique – est un exemple caractéristique, ceux de démons animaux, tels la chouette ou le serpent qui laissent tant de traces dans les mythes.

Athènes au IIe millénaire

Vers 1950 déferlent sur la Grèce, venant des Balkans, les premières bandes d’envahisseurs grecs. Ce sont les Ioniens, c’est-à-dire les «Impétueux». Dans la plupart des autres contrées de Grèce, ils seront chassés par des migrations ultérieures; en Attique au contraire ils resteront les maîtres du sol jusqu’à la conquête romaine. Les Athéniens s’enorgueilliront de leur autochtonie, c’est-à-dire de cette possession ininterrompue de la terre ancestrale depuis des temps immémoriaux. Les Ioniens apportent avec eux une forte organisation sociale en quatre tribus, leur dialecte, leurs grands dieux mâles, Zeus et sans doute Poséidon: héritage désormais implanté à Athènes pour toujours.

Dans la seconde moitié du millénaire (époque achéenne), Athènes se développe considérablement, ainsi qu’en témoignent de nombreux vestiges: des vases mycéniens semblables à ceux du Péloponnèse; des tombes princières (XIVe s.) sur le flanc nord de l’Aréopage avec un riche mobilier, notamment un coffret en ivoire sculpté (griffons attaquant une troupe de daims) qui témoigne de relations avec la Syrie, pourvoyeuse en défenses d’éléphant; un rempart impressionnant en appareil cyclopéen, le Pélasgicon ou Pélargicon, élevé sans doute vers la fin du XIIIe siècle, lorsque commence à planer la menace de nouveaux envahisseurs grecs, les Doriens, contre lesquels les Achéens du Péloponnèse tentent de se prémunir au même moment par des travaux similaires. Il est donc loisible d’affirmer qu’Athènes est alors le siège d’une monarchie puissante et riche.

C’est ce que confirme le témoignage d’Homère. L’Iliade évoque «Athènes, la belle cité, peuple d’Érechthée au grand cœur, qu’Athéné, fille de Zeus, jadis éleva, puis installa à Athènes dans son riche sanctuaire» (II, 546, sq.) L’Odyssée montre «Athéné aux yeux pers retrouvant Marathon, les larges rues d’Athènes et, dans ses murs épais, le foyer d’Érechthée» (VII, 78, sq.). Athéna habite donc sur l’Acropole, dans la demeure du roi: ce palais qui est en même temps sanctuaire, selon l’usage de l’époque mycénienne, peut être localisé sur l’emplacement du futur Érechtheion, qui garde le souvenir du roi mythique et où resteront implantées les reliques les plus vénérables de la religion athénienne; on en a retrouvé de rares vestiges.

Les vieux mythes d’Athènes

Ces indications d’Homère, qui ont toute chance de remonter jusqu’aux premiers chants plus tard incorporés dans les deux épopées, peuvent être élargies grâce à la tradition mythique relative aux premiers rois, qui restera très vivante et inspirera notamment les sculpteurs athéniens du Ve siècle (fronton ouest du Parthénon avec la dispute de l’Attique en présence des Cécropides et des Érechthéides; naissance d’Érichthonios et don de l’olivier sur la frise de l’Érechtheion; rapts de Céphale par Éos et d’Orithyie par Borée comme acrotères du temple des Athéniens à Délos).

D’après cette tradition, le premier roi d’Athènes est Cécrops, un héros né de la terre elle-même et souvent représenté sous la forme d’un serpent. Sous son règne prend place le premier épisode de l’histoire de la cité, la dispute qui oppose Athéna et Poséidon pour la possession de l’Attique et reflète peut-être la rivalité entre deux groupements humains: chaque dieu fait un présent aux Athéniens et l’olivier, don d’Athéna, l’emporte aisément sur la source salée que Poséidon fait jaillir. La déesse devient ainsi définitivement la patronne de l’Attique, sans d’ailleurs éliminer tout à fait son oncle qui lui restera associé tant sur l’Acropole qu’au cap Sounion.

Les vestiges du règne de Cécrops demeurent parmi les plus vénérés de la colline sacrée: l’olivier qui, rasé par les Perses lors de la seconde guerre médique, repousse d’une coudée dans la nuit; la mer d’eau salée incluse dans la «salle de l’embouchure» de l’Érechtheion et que Poséidon l’Ébranleur continue à agiter de mystérieux tremblements; le vieux xoanon d’Athéna, en bois d’olivier, statue de culte de l’Érechtheion, que l’on disait avoir été consacrée par Cécrops lui-même et à qui, à partir du VIe siècle, la procession des Panathénées porte chaque année solennellement un péplos brodé; l’autel de Zeus Hypatos (Suprême) non loin de l’Érechtheion; le Cécropion, tombeau du roi qui est englobé dans l’Érechtheion classique et protégé par le ravissant portique des Corés.

Les descendants de Cécrops n’ont pas laissé dans le mythe des traces moins vivaces. Son fils, Érysichthon, visite Délos et en rapporte une vénérable idole d’Ilithyie, la déesse crétoise des accouchements: épisode qui sera utilisé au VIe siècle pour justifier les prétentions d’Athènes sur l’île sainte des Ioniens. Ses trois filles, les Aglaurides (Aglaure, Hersé, Pandrose, apparemment des déesses chthoniennes d’après leur nom qui évoque la lumière et la rosée), se voient confier la garde du petit Érichthonios – le «Très Chthonien» – l’enfant né du vain désir d’Héphaistos pour Athéna; mais, curieuses, elles ouvrent la corbeille où il est enfermé et le voient entouré d’un serpent. Dans une crise de panique, elles se jettent du haut du rempart: suicide rituel commémoré dans le petit sanctuaire de l’Aglauron sur le flanc nord de l’Acropole. Les liturgies d’Athènes conserveront longtemps le souvenir des Aglaurides: dans les Arréphories, des fillettes portent des offrandes secrètes dans la ciste d’Érichthonios; les Plyntéries commémorent la mort d’Aglaure par le bain au Phalère d’un xoanon d’Athéna et par la lessive de sa vêture, pratique destinée à rénover les pouvoirs de la déesse.

Parmi les descendants de Cécrops figurent des héros prestigieux: Céphale, que ravit la déesse de l’aurore, Éos; Dédale et Icare, constructeurs du labyrinthe de Cnossos; Phaéthon, conducteur infortuné du char du Soleil. Les Céryces, l’une des deux familles sacerdotales d’Éleusis, prétendaient tirer leur origine d’Aglaure unie à Hermès.

La gloire de Cécrops et des siens est balancée par celle d’Érechthée, qu’Homère mentionne comme roi d’«Athènes, la belle cité». Fils de Pandion et petit-fils d’Érichthonios, il ne peut obtenir la victoire sur Éleusis qu’en sacrifiant une de ses filles; mais, au cours du combat, périt le Thrace Eumolpos, allié des Éleusiniens et ancêtre d’une des deux familles sacerdotales d’Éleusis – un fils de Poséidon qui, dans sa colère, obtient de Zeus qu’il foudroie Érechthée. Ce châtiment est peut-être aussi une consécration; car, par un curieux syncrétisme, le roi s’identifie avec le dieu et est honoré sous le vocable de Poséidon-Érechthée dans l’Érechtheion archaïque et classique, construit sur son palais: des trois autels qui, contrairement aux normes, sont placés dans le temple, l’un lui est consacré, tandis qu’un autre est dédié à son frère Boutès. Ses filles sont les héroïnes de légendes typiquement athéniennes: Orithyie est enlevée par le vent du Nord, Borée; Créuse s’unit à Apollon et enfante Ion, ancêtre des Ioniens.

Un descendant d’Érechthée, Thésée, fait accomplir à Athènes un pas décisif. Il libère sa patrie de sa servitude (économique?) à l’égard du minos de Cnossos: tel est le sens de la lutte victorieuse qu’aidé par l’amour d’Ariane il mène contre le Minotaure. Rentrant de Crète, il s’arrête à Délos, y consacre une statue d’Aphrodite, don de la princesse, et y institue une danse aux mystérieuses évolutions, la géranos ( 塚﨎福見益礼﨟, grue): de nouveaux liens se tissent ainsi entre Athènes et Délos, que Pisistrate utilisera à des fins hégémoniques. Surtout, il opère le synœcisme, c’est-à-dire la réunion des agglomérations de l’Attique en une seule cité, Athènes (dont on remarquera que le nom est toujours au pluriel), qui laisse seulement en dehors d’elle Salamine et Éleusis. Thésée se révèle ainsi le fondateur de l’unité athénienne, que ses descendants célèbrent à bon droit chaque année dans la fête des Synoicia (habitation commune). La date du synœcisme est inconnue, et a parfois été descendue jusqu’au VIIIe siècle, mais il ne fait aucun doute pour nous qu’il s’agit là d’un fait d’époque mycénienne.

L’interprétation de tous ces mythes est délicate, d’autant que pendant des siècles l’imagination n’a cessé de cristalliser autour d’eux. On y distingue cependant à la fois de vieilles croyances religieuses, concernant en particulier des cultes chthoniens et des démons-serpents, et des faits historiques transposés, particulièrement nets dans le cas de Thésée.

Athènes géométrique et archaïque

Proto-géométrique et géométrique à Athènes

Lorsque la Grèce est mise à feu et à sang par de nouveaux envahisseurs grecs, les Doriens, l’Attique est épargnée et conserve une population purement ionienne. Elle évite ainsi à jamais les formes de société fondées sur la contradiction entre vainqueurs et vaincus, comme il en existe à Sparte avec les citoyens et les hilotes.

Ces invasions brutales ont même pour Athènes d’heureuses conséquences. Elle connaît un afflux de fuyards en provenance du Péloponnèse. D’autres gagnent l’Asie Mineure, aidés par Athènes qui dispose déjà d’une puissante marine, ce qui explique sa prétention ultérieure au patronage de tous les Ioniens.

La civilisation connaît une mutation profonde. Le fer apparaît au Submycénien (1125-1075), en provenance d’Asie. Pour les morts, la crémation succède à l’inhumation, coutume générale de l’époque mycénienne. Les vases reçoivent une décoration géométrique à motifs simples (cercles et demicercles concentriques, triangles sur une bande centrale). Le cimetière athénien du Céramique fournit d’excellents exemples de ce proto-géométrique attique (1075-950), si remarquable qu’il se répand dans toute l’Égée, en Crète, en Grèce centrale, dans le Péloponnèse. Vers 950 cette poterie se diversifie, avec des motifs plus variés (méandres, croix gammées, hommes et animaux stylisés): c’est le style géométrique (950-710) d’où tire conventionnellement son nom toute cette période qui est bien loin d’avoir à Athènes le caractère de barbarie qu’elle revêt dans les pays conquis par les Doriens. Le Céramique livre de magnifiques exemplaires de très grande taille, où sont peints des funérailles, des défilés de chars et de guerriers, des chœurs de danse, des bateaux: vastes compositions qui témoignent de la prospérité d’Athènes et de la puissance de l’aristocratie qui la régit. Sur des vases géométriques, retrouvés sur l’Hymette et datant des environs de 750, apparaissent des lettres qui sont parmi les premiers documents qui témoignent de l’adaptation faite par les Grecs à leur usage de l’alphabet consonantique phénicien.

La société patriarcale du haut archaïsme

À la fin du VIIIe siècle commence pour la Grèce une période plus brillante, l’archaïsme. La documentation devient plus abondante et Athènes est beaucoup mieux connue.

La société y est de type nettement patriarcal. Chacune des quatre tribus ioniennes est divisée en trois phratries (fraternités), subdivisées en géné ( 塚﨎益兀, clans) formés eux-mêmes de familles. L’ensemble des hommes intégrés dans ce système, les gennètes , représente apparemment les descendants des Athéniens du IIe millénaire; ce sont essentiellement des propriétaires fonciers. Mais l’afflux de Péloponnésiens en fuite et l’essor économique d’Athènes ont introduit de nouveaux habitants, qui vivent du commerce, de l’artisanat et de la mise en valeur de terres jusque-là en friche. Ils constituent des associations religieuses, les orgéons , qu’ils arrivent à introduire dans les phratries vers la fin du VIIe siècle, ce qui leur permet de participer à la vie de la cité: c’est comme le premier pas d’Athènes sur la voie de la démocratie.

Politiquement, Athènes est livrée à l’aristocratie des Eupatrides (ceux qui ont de bons pères), riches des vastes domaines qu’ils exploitent. Certes, Athènes a conservé longtemps des rois, comme au IIe millénaire, mais leur pouvoir n’a cessé d’être restreint par les ambitions des chefs des grandes familles et la royauté, de viagère, est devenue décennale, puis annuelle. Athènes est dès lors une république oligarchique, gouvernée depuis au moins le début du VIIe siècle par trois magistrats, les archontes, et par un conseil, l’Aréopage, formé des archontes sortis de charge. L’assemblée du peuple ( 﨎凞兀靖晴見) n’a que le droit d’entériner leurs décisions.

L’essor économique est remarquable. L’oléiculture et la viticulture gagnent au détriment des cultures céréalières, qui réussissent mal sur le sol généralement stérile de l’Attique. Les ateliers céramiques suivent l’évolution de la mode orientalisante qui remplace le géométrique: les vases protoattiques sont décorés de sujets mythologiques se détachant sur un décor floral exubérant. Le commerce se développe, ainsi qu’en témoigne la participation d’Athènes à l’amphictyonie de Calaurie, une sorte de hanse qui unit des cités d’Argolide, Égine, Orchomène de Béotie.

La crise sociale et les tentatives de réforme

La conséquence la plus directe est le développement d’une richesse mobilière à côté de la richesse foncière des Eupatrides. Les aspirations des nouveaux riches s’opposent à celles des nobles. En même temps les petits paysans sont ruinés par une crise grave, due en particulier à la difficulté qu’ils éprouvent à reconvertir leurs emblavures en vignobles et en olivettes. Ils sont contraints à vendre leurs terres, à se placer comme métayers (ne disposant souvent que du sixième du fruit de leur labeur), parfois réduits en esclavage pour dettes. Les contradictions déchirent la société, où trop d’intérêts se dressent contre l’aristocratie, encore enrichie par les épreuves des petits propriétaires, mais qui ne veut pas comprendre qu’elle court à sa perte.

Les tensions sont si fortes qu’Athènes risque de connaître la tyrannie avec la tentative de Cylon (vers 630). Sauvée par Mégaclès, de la noble famille des Alcméonides, elle entre dans la voie des réformes. Le collège des archontes est renforcé par l’adjonction des six thesmothètes. Dracon est mandaté pour mettre les lois par écrit (621): première atteinte aux droits de l’oligarchie qui interprétait à sa guise la législation orale. Solon est chargé de résoudre le vrai problème, celui de la terre (594-593?). Il le fait de manière radicale, supprimant les dettes par la seisachtheia ( 靖﨎晴靖見﨑﨎晴見, remise du fardeau). Ainsi est reconstituée une paysannerie libre, qu’il favorise au surplus par des mesures mineures. Il ne néglige pas pour autant les intérêts du démos urbain et encourage les transactions en réorganisant les poids et mesures et en donnant à Athènes la monnaie qui lui manquait. En même temps, il dote la cité d’une nouvelle constitution, fondée sur quatre classes censitaires d’après lesquelles sont déterminés les droits et devoirs des citoyens. Il crée un conseil de quatre cents membres ( 廓礼羽凞兀), chargé de préparer le travail de l’ecclesia dont les pouvoirs sont fort augmentés, et un tribunal populaire, l’Héliée. Ce modéré, qui a surtout établi un compromis entre les intérêts contraires des Eupatrides et du démos , est le véritable fondateur de la démocratie.

L’essor du VIe siècle

Ces réformes sont insuffisantes à satisfaire les extrémistes et Solon préfère s’exiler. Athènes voit la constitution de trois factions (on n’ose encore parler de partis) groupant les grands propriétaires de la plaine, les gens de la côte, les petits paysans de la montagne. Le chef de cette dernière, Pisistrate, s’appuie sur le peuple pour s’emparer du pouvoir et, chassé deux fois, parvient à revenir deux fois, par la ruse, puis par la force. Il prend des mesures favorables aux petits paysans et en particulier leur consent des prêts. Il inaugure une politique de grands travaux et donne beaucoup d’éclat aux fêtes religieuses. Il gouverne sans rigueur, ne change rien aux institutions et se contente de faire occuper les magistratures par des hommes à sa dévotion, confiant au surplus dans sa garde du corps.

Athènes connaît ainsi tardivement la tyrannie. À la mort de Pisistrate, elle passe au pouvoir de ses deux fils, Hippias et Hipparque, comme un bien de famille. Mais leur pouvoir se fait plus dur, surtout après l’assassinat d’Hipparque par Harmodios et Aristogiton, mus surtout semble-t-il, par des raisons personnelles. En 510, Hippias doit céder devant l’opposition conjuguée des aristocrates et des démocrates et il s’exile à la cour du Grand Roi.

L’entente ne dure pas entre les vainqueurs. Après une lutte acharnée où Sparte intervient en faveur de l’oligarchie, le démos porte au pouvoir un Alcméonide, Clisthène, qui effectue une réforme radicale de la constitution. Il regroupe les citoyens en dèmes, trittyes et tribus, ces nouvelles tribus (au nombre de dix) réunissant chacune trois trittyes prises dans trois zones de l’Attique (ville, côte, intérieur). Ainsi il opère un brassage des citoyens, qui en outre sont désormais désignés par le nom de leur dème et non plus par celui de leur père, et il diminue considérablement l’influence des Eupatrides. Ce cadre des dix tribus sert à la réorganisation générale des rouages politiques: il ajoute un secrétaire aux neuf archontes (ce qui permet de prendre un membre du collège dans chaque tribu); il porte la boulè solonienne de quatre cents à cinq cents membres (soit cinquante par tribu); il divise l’année en dix périodes (durant chacune d’elles, les bouleutes d’une tribu exercent la prytanie , c’est-à-dire expédient les affaires courantes); bientôt, il y aura dix stratèges, c’est-à-dire dix officiers généraux, commandant chacun le contingent d’une tribu. Grâce à cette admirable construction mathématique, qui manifeste des affinités certaines avec le mouvement pythagoricien contemporain, Athènes est dotée d’institutions vraiment démocratiques.

Tout au long du siècle, Athènes a consolidé son équilibre. La paysannerie reste sa force principale et, paradoxalement, elle n’a cessé de se renforcer grâce aux mesures de Solon, des tyrans et de Clisthène. Parallèlement, les ateliers du Céramique – le quartier des artisans du feu, forgerons et potiers – accroissent leur production. Les vases attiques s’exportent dans toute la Méditerranée et la mer Noire: Gaule, Italie (notamment Étrurie), Sicile, Carthage, Égypte, Pontide. À partir de 550, Athènes ravit à Corinthe sa suprématie commerciale et est maîtresse de tous les marchés; à la fin du siècle, elle parvient même à remplacer sa rivale Syracuse, colonie de Corinthe.

Elle peut aussi commencer une expansion impérialiste. Profitant d’anciennes traditions mythiques, Pisistrate impose son protectorat à Délos. De grandes familles athéniennes s’installent de part et d’autre de l’Hellespont (Dardanelles), gardant la route capitale de la mer Noire d’où provient le ravitaillement en blé et en poisson salé. À la fin du siècle, Athènes est assez forte pour triompher de la coalition des Spartiates, des Béotiens et des Chalcidiens (506). Elle annexe le territoire de Chalcis et y découpe 4 000 lots qu’elle distribue à des citoyens pauvres, préludant à sa politique conquérante du siècle suivant.

Les premières créations du génie athénien

Restée assez pauvre en créations spirituelles, Athènes a connu au VIe siècle un remarquable essor. Solon est non seulement un général heureux et un législateur, mais aussi un poète, auteur d’Élégies où il magnifie son œuvre politique. Vers 540, la tragédie – issue du dithyrambe, s’il faut en croire Aristote – se constitue avec Thespis comme un genre littéraire indépendant, placé sous le patronage de Dionysos. Les Pisistratides s’entourent d’un véritable cénacle, où brillent de grands lyriques, Anacréon et Simonide, et font établir la première édition d’Homère.

Le développement des arts est encore plus brillant. Vers 570, on élève à Athéna, à côté de la vénérable chapelle de l’Érechtheion où elle est honorée depuis l’époque mycénienne, un temple dit Hécatompédon (temple aux cent pieds), que les Pisistratides entourent d’un périptère et dotent d’un nouveau décor sculpté. Ils commencent à bâtir, au pied de la colline, un temple gigantesque pour Zeus, l’Olympieion, à l’instar des constructions colossales d’Ionie. Mais les travaux sont abandonnés sous Clisthène, qui décide d’ériger sur l’Acropole un troisième temple à la déesse tutélaire, à l’emplacement du futur Parthénon: il sera encore inachevé lors des guerres médiques. Dans les déblais des ruines accumulées par le Perse, on a retrouvé d’étonnantes sculptures, des frontons de trésors (ou de temples?) en tuf, d’un pittoresque parfois humoristique, et surtout d’admirables corés polychromes, vêtues à la mode ionienne, au visage souriant ou, vers la fin du siècle, plus grave, dédiées à Athéna dans son sanctuaire. Des Athéniens commencent même à œuvrer en dehors d’Athènes: Anténor, auteur sur l’Acropole d’une robuste coré, sculpte les frontons du nouveau temple d’Apollon à Delphes; dans ce même sanctuaire, en 506, Athènes triomphante consacre un portique ionique.

La céramique renonce aux modes orientalisantes et concentre ses efforts sur la représentation humaine, scènes mythologiques ou scènes de genre. Les figures, peintes en noir, se détachent en silhouette sur le fond rouge de l’argile. Certains vases, comme le vase François (musée archéologique de Florence) avec ses 250 personnages, sont des chefs-d’œuvre grandioses. Dans la seconde moitié du siècle, une révolution technique ouvre de nouvelles perspectives: à la figure noire se substitue la figure rouge, en réserve sur le fond entièrement recouvert de vernis, ce qui autorise un rendu beaucoup plus fin du vêtement et de la physionomie.

Un nouvel équilibre religieux s’instaure, faisant la part égale aux divinités poliades et aux divinités chthoniennes, chères au peuple. Si l’on construit pour Athéna et pour Zeus, si Pisistrate donne un incomparable éclat aux Grandes Panathénées récemment instaurées en l’honneur de la patronne d’Athènes, il favorise aussi le triomphe de Dionysos et des «deux déesses» d’Éleusis. Le tyran instaure des fêtes joyeuses pour le dieu du vin, les Grandes Dionysies, où s’intègrent les concours tragiques, et un temple lui est dédié sur le versant sud de l’Acropole. Le télestérion d’Éleusis est accru par Solon, puis par Pisistrate, qui en fait une salle hypostyle à l’imitation de l’Orient.

Le siècle de Périclès

Au début du Ve siècle, les aristocrates reconquièrent le pouvoir, mais ils sont éclipsés par une personnalité de premier plan, celle d’un démocrate, d’origine obscure, Thémistocle, qui oriente définitivement Athènes vers la mer en commençant la construction du port du Pirée et en décidant ses concitoyens à consacrer à la flotte les revenus d’un nouveau filon découvert au Laurion (483-482). Sans lui les Athéniens n’auraient pu triompher du Barbare perse.

Athènes protagoniste des guerres médiques

Athènes est la seule cité, avec Érétrie, à porter secours aux Ioniens révoltés contre le Grand Roi: la très modeste expédition qu’elles envoient en Asie et qui brûle Sardes ne fait d’ailleurs qu’exaspérer Darius, à telle enseigne que la première guerre médique est d’abord dirigée contre elles. Mais Athènes réagit avec force: ses hoplites, sous le commandement de Miltiade, contraignent l’ennemi, débarqué à Marathon sur la côte orientale de l’Attique, à rembarquer (490). En fait, elle a seule supporté le poids de la première attaque du Barbare.

Son rôle n’est pas moins grand dans la seconde guerre médique. Sous l’inspiration de Thémistocle, qui sait arracher à la Pythie de Delphes un oracle favorable à sa politique, les Athéniens décident d’abandonner leur ville devant l’invasion et de se réfugier sur leurs vaisseaux, tandis que femmes et enfants sont évacués. La victoire navale de Salamine (480), où ils fournissent quasiment la moitié des contingents, décide pratiquement du sort de la guerre et contraint Xerxès à la retraite. Ils jouent un rôle déterminant dans la poursuite des combats sur les côtes asiatiques (victoire de Mycale) et dans l’élimination à Sestos de la dernière garnison perse en Europe.

Durant cette crise où miraculeusement la Grèce résista aux forces démesurées de Xerxès, Athènes a assumé des risques considérables: la ville est entièrement détruite, les temples et les campagnes de l’Attique dévastés. Elle a montré par là son attachement indéfectible à la liberté, son courage, son sens des responsabilités. C’est donc tout naturellement vers elle que se tournent les petites cités des îles ou de la côte d’Asie qui, dans leur crainte d’un retour offensif du Barbare, cherchent à se grouper autour d’une cité plus importante: la fondation de la ligue de Délos, première forme de l’empire d’Athènes, est la conséquence directe de la seconde guerre médique. La grandeur d’Athènes au Ve siècle découle de l’option très nette qu’elle a prise lors de cette crise nationale.

La ligue de Délos et le gouvernement des aristocrates

On aboutit à la constitution de la confédération attico-délienne, ou ligue de Délos, qui a son siège dans le sanctuaire de Délos: c’est une alliance spontanée et volontaire entre des cités qui disposent chacune d’une voix dans le conseil ( 靖羽益﨎嗀福晴礼益), mais remettent la direction à la plus puissante d’entre elles, Athènes. Certains des membres préfèrent dès le début verser une contribution plutôt que de fournir des navires, politique de faiblesse qui accroît l’importance d’Athènes. Cette création marque une grande date dans l’histoire des États grecs, si individualistes et si peu portés à une action commune; elle représente aussi un immense succès pour Athènes, succès dû en particulier à l’action d’Aristide qui règle les problèmes avec équité.

Un homme nouveau se pousse vite au premier plan: Cimon, fils de Miltiade, le vainqueur de Marathon. Cet aristocrate débonnaire sait user de sa fortune personnelle pour s’assurer un grand prestige parmi ses concitoyens. C’est aussi un chef de guerre remarquable, qui remporte sur la Perse une nouvelle victoire (bataille de l’Eurymédon, 468): l’Égée est libre et de nombreuses cités d’Anatolie adhèrent à la ligue de Délos. L’élan spontané qui a groupé tant de villes autour d’Athènes continue donc à se manifester. Toutefois la nature propre de la confédération commence à se transformer: en effet Cimon retient de force deux alliées puissantes qui voulaient retrouver leur indépendance totale, Naxos (470) et Thasos (465). Très tôt, il devient donc patent qu’Athènes veut et peut imposer sa volonté, même en contradiction avec l’idéal d’autonomie si cher à tous les Grecs.

Sur le plan intérieur, on constate une évolution irréversible. En dépit de la forte personnalité de Cimon, il était paradoxal que le parti aristocratique restât au pouvoir. En effet la victoire de Salamine avait été le fait des classes les plus humbles qui servaient sur les vaisseaux, et non plus des hoplites de la classe moyenne, véritables vainqueurs de Marathon. Il était inévitable que le démos réclamât une part plus grande dans la vie politique, d’autant que le développement de la ligue de Délos consacrait son rôle. Cimon est ostracisé en 461, victime de l’aveuglement qui l’empêche de comprendre cette évolution, victime aussi de sa fidélité à l’alliance avec Sparte.

Les démocrates au pouvoir

Depuis la crise des guerres médiques, la constitution clisthénienne avait été quelque peu mise en sommeil et l’Aréopage avait repris son influence d’autrefois. Les chefs démocrates, Éphialte puis Périclès, rendent au peuple la maîtrise de l’État et perfectionnent même les institutions: les zeugites (citoyens de la troisième classe censitaire) sont admis à l’archontat; on accorde un salaire ( 猪晴靖礼﨟) aux principaux magistrats, aux membres du conseil et aux juges, et une solde aux marins et aux soldats. Cette mesure – la misthophorie – a des conséquences capitales: elle permet à tous les citoyens, même les moins fortunés, d’assumer effectivement l’administration des affaires publiques et de participer sans trop grand dam aux campagnes.

Sur le plan extérieur, la démocratie développe les interventions d’Athènes, d’autant plus qu’elle croit pouvoir lutter sur deux fronts, contre le Grand Roi et contre Sparte. Elle mène une expédition malheureuse en Égypte pour soutenir un vassal révolté du Perse et s’ouvrir une nouvelle route du blé. Elle se heurte aux Péloponnésiens et à leurs alliés béotiens dans une guerre confuse qui se termine en 446 par une paix boiteuse.

Mais, dans la mer Égée, Athènes devient de plus en plus puissante. La confédération attico-délienne s’est définitivement transformée en un empire, au moment même où, plusieurs décennies après la fin de la guerre, la paix est conclue avec le Grand Roi (paix de Callias, 449). Les tentatives de révolte, notamment celles de l’Eubée et de Samos, sont durement matées. Des postes militaires sont installés sur la route des Détroits, route du ravitaillement, et dans les zones stratégiquement importantes.

D’ores et déjà, la puissance d’Athènes et ses limites sont nettement définies: maîtresse incontestée de l’Égée, elle est incapable d’imposer sa volonté aux puissances péloponnésiennes.

La société athénienne et l’œuvre de Périclès

Au moment de l’apogée d’Athènes, ses institutions démocratiques fonctionnent harmonieusement. L’assemblée du peuple cumule tous les pouvoirs. Elle est aidée dans sa tâche par un conseil restreint (500 membres), non moins démocratique, la boulè , qui doit notamment étudier toutes les questions qui seront soumises à l’assemblée et émettre un avis préalable ( 神福礼礼羽凞﨎羽猪見). Les magistratures, collégiales et annuelles, sont étroitement surveillées par le peuple. La plus importante est non plus l’archontat, réduit à des attributions religieuses et judiciaires, mais la stratégie, qui constitue désormais le pouvoir exécutif d’Athènes. Un tribunal populaire, l’Héliée, composé de 6 000 citoyens tirés au sort chaque année, juge de presque toutes les causes.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le peuple a pris en main son destin. Chaque citoyen a la possibilité de participer régulièrement à l’assemblée qui décide de tout, de siéger au tribunal populaire, et aussi, au moins une fois dans sa vie, d’exercer une magistrature. Il n’est pas question de nier les insuffisances de cette démocratie directe. Le corps civique reste très étroit; ni les femmes, ni les métèques, ni a fortiori les esclaves, ne participent à la vie politique. Certaines charges, comme la stratégie, ne comportent pas de salaire et ne peuvent donc en fait être briguées que par les citoyens les plus aisés. On constate d’ailleurs que tous les hommes politiques en vue continuent d’appartenir aux grandes familles. Mais, dans la Grèce du Ve siècle, Athènes est à l’extrême pointe du progrès du point de vue des institutions.

L’équilibre de la société se renforce grâce à l’action persévérante de Périclès qui garde le pouvoir pendant plus de vingt ans comme stratège, c’est-à-dire sans occuper une fonction exceptionnelle, mais fort de l’immense prestige que lui valent ses qualités intellectuelles, son éloquence, son dynamisme, son désintéressement. Pour lui, la démocratie consiste à atténuer les différences de fortune et à aider les déshérités dans leurs efforts pour vivre décemment. Tandis que les riches sont accablés de liturgies (services publics à la charge des particuliers) et d’impôts, les pauvres sont secourus par les misthoi et par des institutions d’entraide; ils trouvent à s’embaucher sur les chantiers que l’État ouvre partout pour reconstruire les sanctuaires d’Athènes et de l’Attique, détruits par les Perses, à moins qu’ils ne reçoivent un lot de terre dans un de ces postes militaires qui jalonnent les routes de l’Empire. Rien de révolutionnaire dans tout cela, mais une sorte de «socialisme d’État» (G. Glotz) qui tend à faire du droit de cité un métier, et un métier fructueux.

À la campagne la vie demeure dans sa ligne traditionnelle. L’Attique reste une terre de petites et de moyennes propriétés, où l’on récolte plus de raisins et d’oliviers que d’orge ou de blé. Le paysan, qui n’est pas coupé de la ville où il vient régulièrement pour le marché ou pour l’assemblée, conserve un idéal simple, assez autarcique du point de vue économique, fait de plaisirs frustes sur le plan moral. À la ville, au contraire, la transformation est profonde: à Athènes le quartier du Céramique est animé par les artisans du feu, forgerons et potiers; le port du Pirée est le centre d’un grand commerce international, étendu aux limites de la Méditerranée et de la mer Noire et soutenu par la pratique du prêt à la grosse qui favorise les entreprises les plus audacieuses. Thucydide (II, 38) fait dire à Périclès: «La grandeur de notre cité y attire les produits du monde entier.» Ainsi, Athènes peut, aux moindres frais, résoudre son problème essentiel, celui du ravitaillement que l’Attique est de moins en moins apte à fournir, ce qui explique que le négoce s’oriente plus vers de grandes zones de production céréalière (plaines du Pô, puis rivages du Pont-Euxin) et tend à délaisser l’Occident méditerranéen.

Une grande partie de l’activité économique est entre les mains des métèques, des étrangers domiciliés qu’Athènes, beaucoup plus hospitalière que les autres cités, dote d’un statut spécial. Exlus des droits politiques et de la propriété foncière, ils s’imposent comme armateurs, comme prêteurs, comme négociants et jouent un rôle considérable dans les professions libérales et dans la vie de l’esprit. C’est une des particularités notables de la société athénienne que les plus riches et les plus dynamiques des habitants ne soient pas des citoyens.

La société reste esclavagiste, mais seuls les esclaves qui travaillent dans les mines du Laurion ont une condition déplorable; ils sont d’ailleurs les seuls à se révolter (en 425) de toute l’histoire du Ve siècle. À la campagne, ils mènent une vie qui n’est pas très différente de celle de leurs maîtres. Partout ils sont associés aux cérémonies religieuses.

L’impérialisme athénien

En 454, le trésor de la ligue de Délos a été transféré de Délos à Athènes. C’est le signe d’une évolution qui se place vers 450 et qui transforme la confédération en un empire sur lequel Athènes appesantit une lourde hégémonie. Le monnayage d’argent est interdit aux cités sujettes (qui continuent à être pudiquement appelées alliées) et seule la monnaie d’Athènes peut circuler. Aux contributions volontaires succède un tribut ( 﨏礼﨏礼﨟) exigé sans ménagements. Les causes les plus importantes intéressant les alliés sont jugées à Athènes. Au total, l’Empire est traité avec beaucoup de désinvolture, et bien souvent avec la plus impitoyable des tyrannies.

Athènes est donc beaucoup plus impérialiste après la conquête du pouvoir par Périclès qu’elle ne l’était sous l’aristocrate Cimon. C’est que la démocratie y est impérialiste par vocation et non par accident. C’est l’exploitation organisée des alliés (et en particulier le tribut) qui seule permet de verser les misthoi , de développer les constructions et aussi de distribuer des terres à des soldats-colons après confiscation sur les alliés.

Certes le bilan de l’Empire n’est pas uniquement négatif pour les sujets: le commerce se développe considérablement et n’enrichit pas qu’Athènes; le droit attique, très humain, se répand partout. Mais les alliés souffrent de la démesure dont Athènes use à leur égard, et l’Empire s’écroulera dès que faiblira la puissance d’Athènes.

La guerre du Péloponnèse

Les prétentions d’Athènes à l’hégémonie et son attitude intransigeante dressent contre elle les Péloponnésiens, notamment les Lacédémoniens et les Corinthiens. Le conflit éclate en 431 et dure près de trente ans, conduit de part et d’autre avec un acharnement désespéré.

Périclès mort en 429, aucun homme de premier plan ne le remplace pour conseiller le démos. La guerre se traîne avec diverses alternatives, marquée en particulier par les incursions en Attique des Péloponnésiens qui ruinent la campagne et déterminent un exode sans précédent vers la ville. En 421, une paix de statu quo est conclue (paix de Nicias), mais la guerre se rallume en 415 lorsque Athènes se lance, sous l’impulsion d’Alcibiade, dans la plus folle des aventures: la conquête de l’Occident. L’expédition de Sicile aboutit au plus épouvantable des désastres: 12 000 citoyens disparaissent, creusant dans la cité un vide irréparable. Cependant Athènes se raidit et remporte encore dans l’Égée quelques succès (victoire des Arginuses), mais, complètement défaite à Aigos Potamos en 405, elle doit traiter l’année suivante, démolir ses murailles, livrer sa flotte, renoncer à un empire dont toutes les cités sauf une font défection. Elle paie durement le prix de son impérialisme.

Cette guerre inexorable entraîne dans la cité des modifications profondes. Le démos écoute volontiers des démagogues comme Cléon et Cléophon ou comme le trop séduisant Alcibiade, qui songent à leurs intérêts plus qu’à ceux de l’État. Les oligarques relèvent la tête et, à deux reprises, Athènes doit se plier à leur volonté: en 411 et surtout en 404 où, après la défaite, elle subit l’horrible tyrannie des Trente, imposée par Lacédémone. L’agriculture est ruinée par les incursions des Péloponnésiens et, bien que le commerce demeure longtemps florissant, la vie devient rude, à telle enseigne qu’il faut augmenter les misthoi. Un individualisme forcené se développe et le sens civique commence à baisser de dangereuse manière.

Le Ve siècle a vu non seulement l’apogée politique et économique d’Athènes, mais l’essor d’une civilisation qu’exalte une liberté presque totale de pensée. Dans tous les domaines, les créateurs ne sont pas tous des Athéniens, loin de là, mais quasiment tous œuvrent à Athènes, qui devient comme le foyer commun de la pensée hellénique, «l’école de la Grèce» selon le mot fameux de Thucydide (II, 41).

L’apogée de la religion civique et les premières menaces

La religion civique est exaltée par les victoires inespérées des guerres médiques qui semblent montrer que les dieux de la cité combattent aux côtés de leurs fidèles. Athéna profite au maximum de la ferveur d’une cité qu’elle patronne: trois temples l’honorent sur l’Acropole, dont le Parthénon où elle s’instaure gardienne du trésor de l’État. Elle protège aussi bien les activités guerrières que les arts de la paix et notamment l’artisanat du Céramique où elle n’a comme rival que l’industrieux Héphaistos. En son honneur, les Grandes Panathénées déroulent tous les quatre ans les pompes de leur cortège, éternisé dans la frise de Phidias au Parthénon. Les frontons du Parthénon montrent d’un côté sa naissance glorieuse, de l’autre sa querelle avec Poséidon, qui avait valu aux Athéniens de disposer de deux protecteurs.

À côté de la grande divinité poliade, les dieux chthoniens ne sont pas oubliés et l’on voit se développer cet équilibre religieux dont Pisistrate avait donné l’exemple. Le sanctuaire des «deux déesses» à Éleusis est reconstruit une première fois par Cimon et une seconde par Périclès qui en double la superficie: preuve assurément du succès que connaissent les mystères où Déméter et Coré promettent à leurs adeptes une éternité bienheureuse. Dionysos est honoré dans de grandes fêtes, joyeuses et graves à la fois (Dionysies champêtres et urbaines, Lénéennes, Anthestéries), et suscite l’élan prodigieux du théâtre. Il inspire en même temps un mysticisme orgiaque dont les Bacchantes d’Euripide donnent à la fin du siècle un mémorable exemple.

Cependant quelques ombres viennent à partir de 440 nuancer ce tableau. La philosophie développe un rationalisme qui va se montrer dangereux pour les vieilles croyances. En 415, les mystères d’Éleusis sont parodiés et les hermès sont mutilés aux carrefours. Euripide et Aristophane raillent les dieux. Les esprits ne se satisfont plus du mysticisme modéré d’Éleusis et l’on voit s’introduire des dieux étrangers, tel Adonis dont les fêtes sont attestées dès 415. C’est le début d’une orientalisation de la religion qui progressera aux siècles suivants.

La littérature et la pensée

C’est surtout le théâtre qui connaît son apogée: art populaire et démocratique qui vise à l’instruction du démos, tout en célébrant le culte d’un des dieux qui lui sont particulièrement chers, Dionysos.

L’essor de la tragédie, associée dans des tétralogies au drame satyrique, est le plus rapide. D’une production considérable, subsiste une partie des œuvres d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide qui scandent les trois générations du siècle. Eschyle témoigne de la puissance de la fatalité, tout en affirmant la possibilité du pardon et du progrès moral, même chez les dieux. Sophocle est le chantre de la grandeur de l’homme, qui n’est jamais plus grand que quand il se révolte et souffre victime de sa rébellion. Euripide est plus nuancé: athée et mystique à la fois, il introduit dans le drame l’analyse psychologique la plus aiguë.

La «comédie ancienne» est une satire crue et pourtant poétique des institutions, des mœurs et des individus. Le seul de ses représentants dont nous ayons conservé des œuvres, Aristophane, nous laisse un tableau réjouissant d’Athènes pendant les dernières années du siècle.

La grandeur des événements aboutit au développement définitif de l’histoire, née en Ionie au siècle précédent. Hérodote écrit encore en ionien, mais il vit à Athènes où il est l’ami de Périclès. Ses Histoires offrent un récit détaillé des guerres médiques en même temps qu’un tableau ethnographique particulièrement coloré. Thucydide analyse les causes et le déroulement de la guerre du Péloponnèse avec une rigueur et une acuité qui vont s’imposer désormais comme modèle aux historiens.

Aucun des grands philosophes présocratiques n’est athénien, mais plusieurs d’entre eux exercent à Athènes une influence considérable, tel Anaxagore de Clazomènes à qui Périclès doit son respect pour la Raison humaine ( 什礼羽﨟), organisatrice de l’Univers. La grande nouveauté est pourtant l’instauration d’une nouvelle éducation à partir de 440: celle des sophistes qui remettent en question toutes les idées établies et ont un rayonnement profond sur la jeunesse dorée d’Athènes, comme sur les hommes de lettres (Euripide, Thucydide). Tous étrangers eux aussi, ils trouvent à Athènes le centre le plus favorable à leur enseignement. Confondu avec eux par Aristophane et peut-être par le vulgaire, Socrate habitue l’homme de la rue à réfléchir et l’incite «à se connaître lui-même», c’est-à-dire à reconnaître les limites de la condition humaine. Il n’écrit pas, mais nous avons gardé deux témoignages, d’ailleurs profondément discordants, sur sa méthode (maïeutique et dialectique) et sur sa doctrine dans l’œuvre de deux de ses disciples, Xénophon et Platon.

La naissance et l’apogée de l’art classique

Les grandes créations du préclassicisme (Égine, Olympie, Sélinonte) ne sont pas athéniennes. Peu à peu cependant Athènes impose son art comme l’incarnation la plus modérée et la plus subtile de l’idéal classique.

La politique de construction menée par Périclès et par ses successeurs dote Athènes d’une parure de marbre quasi définitive. Tous les soins sont donnés à l’Acropole (Propylées, Parthénon, Érechtheion, temple d’Athéna Nikè), sans que soient négligés les sanctuaires de la ville («Théseion») ou de la campagne (Éleusis, Sounion). Phidias, maître d’œuvre de la reconstruction générale de l’Acropole et de l’ensemble de la décoration sculptée du Parthénon, travaille aussi à Éleusis où l’on a retrouvé son relief de Triptolème entre les «deux déesses», l’un des témoignages les plus caractéristiques de la spiritualité éleusienne.

Tout au cours du siècle, une nette évolution se constate dans la sculpture: à la sévérité du préclassicisme succèdent l’eurythmie de Phidias, qui excelle à rendre, notamment dans de grandes statues chryséléphantines, la sérénité majestueusement impassible des Olympiens, puis l’art agité et novateur des dernières décennies, dont le meilleur exemple est sans doute fourni par les Victoires de la balustrade du temple d’Athéna Nikè.

La même évolution est perceptible dans la céramique qui reste le plus important des arts mineurs, puisque la poterie à figure rouge constitue le principal produit d’exportation. Après les maîtres du début du siècle, dont les plus notables sont Épictétos, Euphronios et Brygos et dont le style mérite bien d’être qualifié de sévère, les céramistes – désormais généralement anonymes – adoptent une composition plus libre et visent à donner à leurs personnages l’harmonie des statues de Phidias. La dernière génération voit le triomphe du maniérisme, notamment avec Meidias, peintre d’aimables vases fleuris.

Le IVe siècle

La résurrection d’Athènes

Athènes survit à sa défaite. La démocratie rétablie en 403, la constitution est restaurée dans une atmosphère d’union nationale.

Les dissensions nées entre les vainqueurs permettent à Athènes de reconquérir assez vite quelque puissance et de reconstruire ses murailles sous l’impulsion de Conon. Cependant Sparte s’entend honteusement avec le Grand Roi et impose son hégémonie à la Grèce entière.

Athènes joue un jeu habile. Les cités insulaires, terrorisées par la reconquête de l’Asie Mineure par la Perse, forment une nouvelle confédération sous son autorité. De strictes précautions sont prises pour empêcher le renouvellement des erreurs du siècle passé: les cités restent autonomes et versent une contribution, non un tribut. Des victoires navales d’Athènes sur Sparte multiplient les adhésions. Par deux fois, Sparte reconnaît à Athènes la possession de son empire maritime (374 et 371).

Cette restauration est de courte durée. Malgré la prudence d’Athènes, les alliés s’inquiètent. En 357, ils se révoltent à la suite du refus de Chios de verser sa contribution. Le nouveau roi de Perse, Artaxerxès III Ochos, lance un ultimatum à Athènes qui doit reconnaître l’indépendance des cités révoltées. C’en est fait de son empire.

Athènes et la Macédoine

C’est donc isolée qu’Athènes doit bientôt affronter une nouvelle crise d’une extrême gravité, née des ambitions du nouveau roi de Macédoine, Philippe II. Or, Athènes s’endort dans la prospérité que lui vaut le gouvernement d’Eubule, un honnête homme qui rétablit les finances et dont la politique pacifiste satisfait aussi bien les riches que les pauvres. Philippe, lui, s’empare des dernières possessions athéniennes dans le Nord, Méthoné, puis Olynthe qu’il rase de fond en comble. Le situation est si grave que Démosthène lui-même, le plus ardent des partisans de la résistance à outrance, est d’accord avec Eubule pour faire la paix: c’est la paix de Philocratès conclue en 346 sur la base du statu quo.

Démosthène ne considère la paix que comme une trêve. Ferme défenseur des traditions d’Athènes et de la Grèce, il réclame le dévouement de chaque citoyen aux intérêts de la cité et l’union des Grecs pour la sauvegarde de l’indépendance des cités: politique beaucoup plus hardie qu’on n’a voulu le dire, puisqu’il comprend que le temps de l’hégémonie athénienne est révolu et qu’Athènes doit s’assurer le libre concours des autres villes. Habile à convaincre par son éloquence passionnée et lucide, il force les Athéniens à réorganiser leur marine et à consentir les sacrifices financiers nécessaires et arrive à grouper une partie de la Grèce contre la Macédoine. Il mérite bien la couronne d’or que lui votent ses concitoyens.

Philippe continue ses coups de force et ose notamment intercepter sur les Détroits un convoi de ravitaillement de cent quatre-vingts vaisseaux athéniens. Athènes, lassée de sa propre patience, lui déclare la guerre. Elle remporte d’abord des succès, mais Philippe marche hardiment vers le sud. Démosthène arrache aux Thébains leur alliance. Dans les vallons de Chéronée se livre la bataille décisive: Philippe est victorieux des coalisés.

Philippe se montre assez généreux avec Athènes qui conserve son autonomie. Mais elle doit entrer dans la ligue de Corinthe qui groupe toutes les cités grecques sous l’autorité de Philippe.

La crise de la cité

La défaite de 404 a entraîné de redoutables conséquences, malgré l’apparente restauration. La campagne, dévastée, ne retrouve pas son assise. Beaucoup de paysans n’ont pas le courage de remettre en culture leurs champs; ils les vendent et s’installent à la ville. Des riches constituent ainsi de grandes propriétés en rachetant les terres, ce qui se révèle une excellente affaire, au témoignage de l’Économique de Xénophon, un dialogue fictif entre Socrate et Ischomachos où se trouve fixée une peinture idéalisée de la vie rurale.

À la ville la situation a moins changé. Le peuple vit toujours de l’État-providence qui continue une politique de grands travaux et distribue des misthoi (on a même institué en 400 un jeton de présence à l’ecclésia, ce qui permet de mesurer la chute brutale du sens civique). Pendant un temps la seconde confédération accroît la prospérité du démos.

Les ateliers du Céramique continuent leur production et le commerce paraît florissant. Les vases attiques du IVe siècle sont si nombreux sur les bords du détroit de Kertsch qu’on les a baptisés «vases de Kertsch». Les vrais riches, qui tirent de gros profits de l’artisanat et du négoce, restent les métèques, mais – fait nouveau – ils trouvent aussi des émules chez d’anciens esclaves, dont certains, tels Pasion et Phormion, se rendent indispensables au point de se voir donner le droit de cité.

Pourtant une observation attentive montre que les marchés d’Athènes se rétrécissent progressivement au cours du siècle, du fait du développement industriel des vieilles terres coloniales qui renoncent à faire venir d’Athènes ce qu’elles peuvent produire elles-mêmes. En Italie méridionale, par exemple, est apparue, à la fin du Ve siècle, une céramique un peu fruste, gauchement imitée de celle d’Athènes, qui supplante les vases attiques. Partout ailleurs, en Scythie, en Thrace, dans l’Empire perse les importations d’Athènes se raréfient, tandis que les besoins en vivres de la cité restent constants. Un déséquilibre foncier tend ainsi à s’instaurer, prémices d’une crise économique grave qui ne laisse pas de faire sentir ses effets pernicieux sur le plan social.

L’Athènes péricléenne n’est plus: plus d’équilibre entre la campagne et la ville, plus de commerce aux innombrables débouchés, plus de peuple roi. L’équilibre social est rompu: plus de classe moyenne, mais des riches très riches – dont l’opulence est rognée par les liturgies et par l’eisphora ( 﨎‘ 晴靖﨏礼福見, impôt sur le capital) – et des pauvres très pauvres, qu’il s’agisse des paysans, dont Aristophane trace un sinistre portrait dans ses deux dernières comédies, ou du prolétariat urbain. On ne peut s’étonner de voir éclater la cité: les citoyens n’ont plus les mêmes intérêts, n’ont plus les mêmes visées. Il n’y a plus d’unité nationale, sauf dans le bref intermède de l’ultime lutte contre Philippe II. Ces lendemains d’un grand siècle ne sont pas sans mélancolie...

La crise des consciences

Les aspirations religieuses que nous avons notées dans le dernier tiers du Ve siècle se font sentir avec plus de violence. En 404, c’est comme si Athéna avait trahi sa ville bien-aimée. Le peuple a besoin de dieux plus présents et il les trouve d’abord dans des divinités helléniques, Dionysos qui s’introduit jusque dans les mystères d’Éleusis, Asclépios pour qui on construit un nouveau sanctuaire, Aphrodite qui apparaît si souvent au flanc des vases.

Mais ils ne suffisent pas eux non plus et les dieux étrangers continuent à conquérir Athènes: la Thrace Bendis, l’Anatolien Sabazios – en l’honneur de qui se déroulent de ridicules pratiques – l’Égyptienne Isis, la Phénicienne Astarte s’installent à Athènes ou au Pirée. L’astrologie commence ses ravages, doublée de la croyance dans la divinité des astres dont on trouve la trace jusque dans la dernière œuvre de Platon. La superstition fait d’étonnants progrès.

C’est tout un mysticisme jusqu’ici inconnu qui s’exprime tout naturellement dans des mystères, comme ceux de Sabazios dont Démosthène a laissé la piquante description. Les fidèles de ces nouveaux dieux se sentent proches les uns des autres et se réunissent dans des associations cultuelles (thiases ) où s’exalte le sentiment de fraternité.

L’Académie et le Lycée

Ce même mysticisme s’exprime dans la pensée du plus important des philosophes du siècle, l’Athénien Platon. Disciple de Socrate, maître à son tour dans cette Académie qu’il a ouverte aux portes d’Athènes, il élabore une œuvre monumentale qu’il ne cesse d’enrichir jusqu’à sa mort. Ontologie, eschatologie, morale, politique, aucun domaine ne lui reste étranger. Partout s’affirme le même enthousiasme pour un monde idéal sur lequel il convient aux cités comme aux individus de se modeler. Une doctrine aussi austère, et qui fait bien peu de concessions à l’humaine nature, trouve l’expression la plus délicate et la plus appropriée: dialogues où l’adversaire est peu à peu enfermé dans ses propres contradictions – mais où transparaît aussi tout le charme de la conversation attique – grands mythes qui, devant la carence de la seule raison, donnent accès aux réalités transcendantes.

Disciple de Platon, Aristote n’est pas un mathématicien comme son maître, mais un naturaliste, soucieux d’une observation minutieuse et qui a laissé de remarquables traités de sciences naturelles. Mais cet esprit universel ne néglige aucune des disciplines: il donne leurs lois à la poésie comme à la cité, il fonde une nouvelle philosophie première et préfère le juste milieu à l’ascétisme platonicien. Ce Stagirite exerce une influence profonde à Athènes où il s’est installé après avoir été le précepteur d’Alexandre et où il a fondé une école promise à un long avenir, le Lycée.

Une littérature engagée

Athènes reste donc le foyer le plus ardent de la vie de l’esprit, ce qui apparaît aussi dans sa riche littérature. La tragédie est morte, mais on voit apparaître une nouvelle forme dramatique, la «comédie moyenne» avec une intrigue solide et des personnages mieux étudiés.

La littérature est tout entière orientée vers l’action. L’éloquence devient le genre primordial: éloquence judiciaire des logographes, ces «faiseurs de discours» qui vendent leurs plaidoyers, éloquence d’apparat avec Isocrate, éloquence politique avec Démosthène. Isocrate s’illustre dans des discours fictifs où il cherche à définir la politique qui conviendrait le mieux à une Grèce déchirée: d’abord partisan de l’hégémonie athénienne, il en voit vite les impossibilités et s’oriente vers le panhellénisme, proposant même aux Grecs de trouver dans le roi de Macédoine leur guide contre le Barbare perse. C’est au contraire contre Philippe que Démosthène bande ses énergies, tonne, rugit et supplie: ses harangues restent le modèle immortel de ce que pouvait encore dans une grande âme l’idéal de la liberté.

Xénophon, un brillant polygraphe, s’intéresse à l’histoire, à l’économie rurale, à la politique, au cheval. Cet Athénien est d’abord un homme d’action, mais ses idées aristocratiques et sa sympathie pour Sparte l’obligent à vivre longtemps en exil. Il témoigne, comme d’ailleurs Platon, Isocrate et Aristote, d’une méfiance nouvelle contre les excès de la démocratie.

L’art : un second classicisme

Si Athènes construit peu (nouveau temple d’Asclépios, petits sanctuaires sur l’Agora), elle est la patrie du plus glorieux des sculpteurs du siècle, Praxitèle: chantre de la grâce adolescente, maître incontesté du sfumato qui lie les traits du visage dans une souple unité, mais aussi créateur d’un nouveau mysticisme, dans la tradition de Socrate et de Platon, qui élève le monde de l’âme bien au-dessus de la réalité tangible. Deux Athéniens, Bryaxis et Léocharès, collaborent à la décoration du mausolée d’Halicarnasse, le monument le plus caractéristique de l’époque.

Athènes participe également au renouveau de la grande peinture et possède une école qui s’attache à représenter les émotions de l’âme. Quant à la céramique, elle est d’abord en net déclin, conséquence sans doute de la récession économique. Puis on assiste, à partir de 370, à une renaissance dans la très abondante série des vases dits de Kertsch.

Athènes hellénistique et romaine

Depuis Chéronée, Athènes est en fait soumise au Macédonien. La mort d’Alexandre y fait naître un immense espoir de liberté. Elle se révolte contre Antipatros, lieutenant que le roi avait désigné pour l’Europe: c’est la guerre lamiaque qui finit par l’écrasement d’Athènes (322). Elle perd ses dernières clérouquies (兀福礼羽﨑晴見晴, colonies militaires) et doit accepter une garnison. Démosthène s’empoisonne dans le sanctuaire de Calaurie.

Athènes hellénistique

Désormais Athènes est la proie des convoitises des diadoques et elle endure de pénibles humiliations; ainsi lorsque Démétrios Poliorcète ose loger ses femmes dans le Parthénon. Les rois de Macédoine appesantissent généralement sur elle leur hégémonie et y installent des troupes. Mais elle tente plusieurs fois de se révolter et subit des sièges très durs. Unie à Sparte et à Ptolémée Philadelphe, elle lutte notamment contre Antigone Gonatas, fils de Démétrios (guerre de Chrémonidès), mais elle est réduite en 262 et reçoit une garnison dont elle ne se libère qu’en 228.

Les institutions démocratiques ne subsistent qu’en apparence. La plupart des misthoi ont disparu. Le pouvoir est entre les mains de l’Aréopage et du plus important des stratèges, le stratège des hoplites. Les riches dominent la cité où le peuple n’est plus le maître. Ils mènent une politique prudente, cherchent surtout à contrebalancer l’influence macédonienne en entretenant de bonnes relations avec les Lagides et avec les Attalides qui comblent Athènes de faveurs et y élèvent de nouvelles constructions (portiques de l’Agora et du versant sud de l’Acropole, reprise des travaux de l’Olympieion).

L’éphébie (service militaire obligatoire) est complètement réformée à la fin du IIIe siècle: elle devient facultative et est en fait réservée désormais aux fils de famille qui reçoivent ainsi une éducation militaire, mais tout autant rhétorique et philosophique. À partir de 130, de nombreux étrangers – en provenance surtout d’Asie Mineure et de Syrie – s’y font admettre, afin de parfaire leur formation et peut-être d’acheter plus aisément par la suite le droit de cité à Athènes.

Mais l’activité économique a singulièrement diminué depuis qu’Athènes a perdu ses dernières clérouquies et que le centre de gravité du monde grec s’est déplacé vers les métropoles de l’Orient soumis par Alexandre. Le Pirée n’est plus le nœud d’un réseau commercial à l’échelle de la Méditerranée. À partir de 250, les ateliers du Céramique inaugurent bien une production nouvelle et qui devient vite très abondante: des vases à décor en relief, imités des vases métalliques. Mais cette fabrication est bientôt copiée dans de nombreuses villes de la Méditerranée orientale et Athènes ne peut garder la primauté qu’elle avait eue avec sa poterie à figure noire, puis rouge.

Même dans le domaine de l’esprit, Athènes est déchue. C’est ailleurs qu’éclosent les nouveaux genres littéraires et seule la comédie reste vivante avec Ménandre, créateur de la «comédie nouvelle», qui analyse les mœurs et moralise sans trivialité. C’est ailleurs aussi que la sculpture innove, tandis que les ateliers d’Athènes s’attardent dans l’académisme. Néanmoins Athènes reste le centre le plus vivant de l’activité philosophique. À la fin du IVe siècle, on y voit apparaître deux doctrines qui cherchent également la paix de l’âme, bien précieux en une époque si troublée, en suivant un itinéraire qui débute par une vue scientifique de l’univers. Épicure, un Athénien, fonde sur l’atomisme une sagesse hautaine visant à annihiler les deux craintes qui épouvantent l’âme, celle des dieux et celle de la mort. Un Sémite hellénisé originaire de Chypre, Zénon, crée le stoïcisme, définitivement constitué avec ses successeurs, Cléanthe et Chrysippe, et qui invite l’homme à «vivre conformément à sa nature» et à se plier à l’ordre universel.

Athènes romaine

À partir de 168 (défaite de Persée à Pydna), l’hégémonie de Rome se substitue en Grèce à celle de la Macédoine. Athènes n’a d’abord qu’à s’en louer. En 166, les Romains lui restituent quelques clérouquies et lui donnent Délos, d’où un essor nouveau du Pirée, renforcé encore par la lamentable destruction de Corinthe (146).

Les vicissitudes politiques du Ier siècle font à nouveau péricliter Athènes. En effet, quand un conflit particulièrement violent oppose Mithridate à Rome, Athènes se libère de son gouvernement oligarchique et se range au côté du roi du Pont. Sylla l’assiège, la prend et la pille (86), «accordant cependant aux morts la grâce des vivants». Un navire coulé au large de Mahdia (Tunisie) et dont la cargaison d’œuvres d’art a été retrouvée donne une idée de toutes les richesses qui sont alors emportées par l’imperator. C’en est fait désormais du renouveau économique de la cité.

Paradoxalement, Athènes ne perd rien de son immense prestige. Cicéron y a étudié la rhétorique auprès de Démétrios de Syrie, la philosophie auprès de l’académicien Philon de Larissa. Il se fait initier aux mystères d’Éleusis, tout comme son ami Atticus à qui un long séjour à Athènes a valu «outre son surnom, le savoir-vivre et la sagesse» (Cicéron, De la vieillesse , 1). Pompée y harangue le peuple, reçoit des éloges hyperboliques et laisse 50 talents pour restaurer les édifices. César est à Athènes en 47 et morigène les citoyens: «Faudra-t-il donc toujours que, méritant la mort, vous deviez votre salut à la mémoire de vos ancêtres?»

Sous l’Empire, Athènes jouit de la paix romaine. Elle reste une cité libre et fédérée, ce qui assure la permanence de ses institutions municipales, sans évidemment aucune liberté réelle. Agrippa, gendre d’Auguste, y élève un odéon et dresse sa statue sur un piédestal hellénistique, à l’entrée de l’Acropole. Elle végète au Ier siècle de notre ère, mais connaît une vive renaissance sous les Antonins, due aux efforts d’Hadrien et d’Hérode Atticus.

Hadrien avait fait une partie de ses études à Athènes et y avait été archonte en 112. Devenu empereur, il séjourne à trois reprises dans la ville qu’il chérit entre toutes pour son passé de gloire et il reçoit l’initiation aux mystères d’Éleusis. Passionné d’hellénisme – ce qui lui vaudra le surnom quelque peu méprisant de Graeculus , le petit Grec – il crée le Panhellénion, une ligue qui réunit les cités de la Grèce d’autrefois et qui a son siège à Athènes. Il termine le temple de Zeus Olympien, entreprend la construction d’une «ville d’Hadrien» qu’un arc sépare de la «ville de Thésée», élève de nouveaux édifices (portiques de l’Agora romaine, bibliothèque) et apporte à la cité un secours financier.

Hérode Atticus, un citoyen d’une famille oligarchique fabuleusement riche, se réinstalle dans sa patrie après une carrière de grand fonctionnaire et de rhéteur qui lui a valu la gloire d’être le précepteur de Marc Aurèle et de L. Verus. Mécène d’une exceptionnelle générosité, il la dote de somptueux édifices (stade, odéon) en même temps qu’il poursuit la même politique dans les sanctuaires panhelléniques. Sa réputation de sophiste n’est pas moins brillante: il est entouré de disciples devant qui il déclame chaque jour, réservant d’ailleurs aux dix plus doués un enseignement de séminaire; ses «montres» (conférences) attirent un public venu du monde entier.

Hérode Atticus est le meilleur symbole de ce renouveau intellectuel d’Athènes qui peuple au IIe siècle ses écoles de philosophie et d’éloquence. Marc Aurèle y crée en 176 quatre chaires de philosophie dont les titulaires sont rétribués par l’État. La vie intellectuelle y a repris un éclat qui semble rappeler celui de l’époque péricléenne et qu’Aulu-Gelle exalte dans ses Nuits attiques. Pausanias la visite et en laisse dans sa Périégèse une longue description. Cette renaissance volontiers archaïsante ne laisse pas d’être factice, bien que les contemporains aient eu l’impression d’une résurrection. Elle se poursuit au IIIe siècle, où Athènes possède encore des professeurs de grande classe: Philostrate l’Athénien, auteur d’une Vie des sophistes , le rhéteur Apsinès de Gadara, le critique Longin qui fut maître de Porphyre.

En 267, les Goths et les Hérules envahissent l’Attique et mettent Athènes à sac: beaucoup de monuments sont détruits et la ville, meurtrie, se réduit à une superficie plus restreinte délimitée par un nouveau mur d’enceinte (dit à tort mur de Valérien), fait à la hâte de matériaux de fortune. Le IVe siècle connaît encore un certain éclat: les écoles demeurent un pôle d’attraction pour des jeunes gens comme Julien – le futur apostat – Libanius, Basile et Grégoire de Nazianze. Malgré les menaces renouvelées des Barbares (en 396 Alaric est sous les murs), malgré le triomphe du christianisme devenu religion d’État, Athènes reste au Ve siècle un grand centre intellectuel, le siège d’une université qui ne ferme qu’en 529, lorsque Justinien ordonne la suppression de toutes les écoles philosophiques.

Athènes antique est devenue un mythe. «Quand reverrai-je l’Acropole?», soupire l’homme non philosophe d’après Épictète (Entretiens , II, 16), et le néoplatonicien Proclos de chanter «la colline à la cime élevée, symbole, ô vénérable Athéna, du sommet de ta grande chaîne» (Hymnes , VII, 21-22). Elle est un patrimoine et non plus la ville vivante que célébrait Pindare: «Ô toi la brillante, toi dont le front est couronné de violettes, toi que louent les poètes, rempart de la Grèce, illustre Athènes, divine cité: (Dithyrambes , V).

2. Athènes, capitale de la Grèce contemporaine

Pour le touriste et l’homme cultivé, Athènes, c’est l’Acropole. Pour l’observateur, Athènes est le symbole du développement hellénique. N’était la petite taille du pays, le «miracle» grec, qui est avant tout athénien, vaudrait l’italien ou le japonais. Mais faut-il oublier que cette capitale de plus de trois millions d’hommes n’existait pas il y a cent cinquante ans, et que, pour personnaliser de plus en plus la Grèce contemporaine, Athènes n’est pas tout le pays?

Une tête trop pleine, une tête mal faite

C’est pourtant cette image banale d’une tête trop lourde pour un corps trop frêle qui retient d’emblée l’attention. L’agglomération athénienne, dans la continuité de l’espace bâti – le triangle de plaine ceinturé par l’Hymette (1 026 m), le Pentélique (1 109 m), le Parnès (1 413 m) et l’Aigaléo –, compte 3 027 000 habitants au dernier recensement de 1991. Mais c’est plus de 3,5 millions d’hommes qui sont massés dans la région urbaine de la capitale: entre Corinthe à l’ouest, Thèbes au nord, Khalkis au nord-est, le cap Sounion au sud-est, dans un rayon de 100 kilomètres autour de l’Acropole, l’ensemble des activités, des flux de transport, d’hommes, de biens, d’informations dépend quotidiennement du cœur de l’agglomération.

Cette condensation spatiale se produit dans un petit pays, faiblement peuplé. Façonnée par une fécondité curieusement malthusienne depuis des décennies, minée traditionnellement par l’émigration, devenue hémorragie avec l’attraction des usines allemandes, la population de la Grèce stagne aux environs de 10 millions d’habitants (10 256 000 au recensement de 1991). De plus en plus, la Grèce «utile» se contracte autour d’un croissant fertile Thessalonique, Athènes, Patras. À la jonction des deux cornes dissymétriques de ce dispositif (Patras est à 200 kilomètres, Thessalonique à 600), la capitale accumule tous les déséquilibres démographiques: un tiers des Grecs y est concentré dans la partie méridionale du pays, la moins dynamique, et la croissance urbaine s’y est faite à un véritable rythme latino-américain pendant trente ans (la population de l’agglomération ne comptait que 1,1 million d’habitants en 1951) dans une atmosphère générale de vieillissement.

Ces disparités démographiques trouvent évidemment leur répondant économique, plus accentué encore. La région athénienne est la métropole du développement moderne de la Grèce. Elle abrite un tiers des usines du pays, et accueille aussi les plus grandes et les plus productives. La concentration n’est guère moindre pour les services: Athènes y intervient pour 35 p. 100 des établissements et 42 p. 100 des personnes employées. Cette suprématie peut tourner à la domination absolue pour certains services spécialisés: la capitale abrite les neuf dixièmes des actifs employés dans les transports maritimes grecs (le port du Pirée) et aériens (l’aéroport international d’Hellénikon), les trois quarts des théâtres, les deux tiers des cabinets d’assurances, des agents immobiliers et des bureaux d’architectes.

Et ces statistiques accumulées ne donnent qu’une idée de la concentration de la puissance économique du pays à Athènes. En fait, cette «capitalisation» se double de la commande quasi absolue de tous les intérêts de la Grèce. Athènes contrôle toute la vie économique du pays. Ses banques en drainent l’épargne et y redistribuent le crédit de façon sélective. Ses sièges sociaux gouvernent l’activité des régions les plus dynamiques. Ses grossistes sont à la tête du réseau de distribution le plus puissant de toute la Grèce. Les filiales enfin des grands trusts internationaux s’installent à Athènes, siège de leur négociation permanente avec le pouvoir politique et instrument de mainmise inégalé sur le marché intérieur grec. Bref, la capitale est tout à la fois le chantier, la vitrine, et le poste de commandement de la transformation économique et sociale de la Grèce.

Car la croissance athénienne n’est pas seulement un fait démographique et économique. Elle a entraîné une profonde mutation des mentalités et de la moralité, dans un pays resté très rural et traditionnel jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La césure est plus que jamais marquée entre la vie athénienne faite d’apparente facilité – de la voiture au cinéma –, d’exercice du pouvoir – la centralisation administrative qualifiée du terme expressif de «graphocratie» –, et l’existence au village, où la médiocrité n’a d’égal que la soumission aux interdits sociaux et la dépendance à l’égard des décisions prises ailleurs.

En fait, par l’accroissement considérable du rôle économique de l’agglomération, et l’arrivée massive de nouveaux contingents de migrants provinciaux, la population athénienne s’est elle-même beaucoup diversifiée. La capitale balkanique, où la bourgeoisie, très restreinte en nombre, des hommes d’affaires et des hommes politiques, s’opposait à la masse des petits fonctionnaires et des artisans, a subi une mutation incontestable. Certes, la classe dirigeante des capitaines d’industrie, des chefs de banque et de gouvernement reste toujours un milieu très fermé, aux multiples imbrications. Au-delà des avatars politiques, la montée des couches moyennes demeure un facteur permanent. Séparées par des niveaux de vie très inégaux, plus ou moins nouvellement urbanisées, elles ont en commun des aspirations, satisfaites ou non, à jouir de l’enrichissement: du réfrigérateur à l’automobile, et des vacances dans les îles aux voyages à l’étranger. Le prolétariat ouvrier, que l’industrialisation a grossi, participe lui aussi à cette soif de consommation, encouragée par une publicité tapageuse, qui apparaît comme un véritable creuset de la société athénienne, même si chez les plus humbles le vélomoteur remplace la voiture, et les baignades sur les plages les moins prisées les week-ends sur les rivages enchanteurs.

Car façonnée par le même mode de croissance, cette société athénienne n’en est pas moins profondément partagée dans son espace et ses genres de vie. L’agglomération est grossièrement coupée en deux par une frontière méridienne non écrite, mais directement sensible au visiteur un peu attentif. À l’est, les quartiers socialement favorisés, où la rénovation a fait surgir des immeubles de verre et de béton, se prolongent en bordure de mer et vers la montagne par des zones plus aérées, résidences des moins âgés ou des plus motorisés. Poursuivant sa progression, en dépit des nuisances dues à l’aéroport d’Hellénikon, ou de l’obstacle de l’Hymette, cette moitié riche finit par envahir toute la péninsule de l’Attique, égrenant ses plages, ses marinas, ses lotissements de villas ou ses complexes touristiques jusqu’au cap Sounion: plus que de résidences secondaires, il faut parler de résidences saisonnières, occupées à la belle saison, qui finissent par doubler l’espace de l’agglomération, à défaut de sa population, mais sans lui faire perdre sa dissymétrie fondamentale.

À l’ouest, les quartiers ouvriers étendent souvent à perte de vue sur les pentes de l’Aigaléo leurs petits cubes de briques et de parpaings, séparés par la rocaille ou les rares avenues de desserte asphaltées. Poussé «hors du plan» au gré de l’appétit des lotisseurs, cet habitat spontané n’en a pas pour autant tourné au bidonville: en s’urbanisant, le Grec reste un bâtisseur et devient un investisseur immobilier. Mais ces zones occidentales, naguère reliées précairement aux réseaux d’électricité et d’adduction d’eau, souffrent surtout de leur sous-équipement administratif, commercial, en infrastructure de transport, d’autant plus cruellement ressenti par leurs habitants qu’Athènes symbolisait justement leur présence immédiate. Leur seul mérite est donc la proximité des zones industrielles, qui, après avoir rongé le cœur de l’agglomération (rue Athènes-Le Pirée, plaine du Céphise), accueillent les activités lourdes (sidérurgie, chimie, chantiers navals) le long de la baie d’Eleusis et les établissements plus récents sur l’autoroute d’Athènes à Corinthe.

Au centre géométrique de cette dissymétrie sociale fondamentale, le noyau traditionnel de la capitale – le triangle Omonia, Syntagma, Rue du Pirée – est à la fois la justification et le lieu des tensions extrêmes de ces disparités spatiales: pouvoir politique (les ministères), pouvoir économique (les sièges sociaux), distribution des biens (les commerces) s’y trouvent regroupés aux yeux de tous, sans compter les flots de touristes, qui ajoutent leur tache d’exotisme, mais aussi le sentiment ambigu de l’étranger à la fois tentateur et envahissant.

Ainsi brièvement brossé, le tableau de la capitale grecque fait-il ressortir ses deux problèmes essentiels. Les déséquilibres croissants entre Athènes et le reste du pays mettent-ils en jeu la réalité de l’essor économique? C’est renvoyer à l’examen des ressorts profonds de la croissance athénienne. L’anarchie et la ségrégation sociale dans le développement de l’espace urbain condamnent-elles la capitale à l’asphyxie et aux luttes politiques? C’est rechercher la liaison entre espace concret de la ville et la société qui le construit.

Les ambiguïtés de la croissance capitaliste

L’hypertrophie de la croissance athénienne, plus accentuée et plus rapide encore que la croissance parisienne, a suscité les mêmes inquiétudes et les mêmes esquisses de solutions qu’en France. Depuis près de trois décennies, adeptes plus ou moins convaincus d’un discours sur l’aménagement équilibré du territoire, tous les gouvernements grecs s’efforcent de promouvoir une politique de décongestion de la capitale. Ici comme ailleurs, le maître mot est la décentralisation industrielle assortie d’une déconcentration administrative, d’ailleurs toujours remise sur le métier. Les résultats sont médiocres: extensions et créations continuent à Athènes, tandis que Béotie et Corinthie déjà annexées à l’espace économique de la capitale recueillent les principaux fruits du desserrement, et que la province «profonde» se réduit à l’axe Athènes-Thessalonique.

Cet échec – prévisible – ressortit à l’incompréhension profonde des mécanismes historiques et économiques, qui ont mis en place le dynamisme athénien. Il est inséparable de l’ascension de la bourgeoisie grecque, à la fois profondément nationale et même nationaliste dans ses sentiments patriotiques, et internationale et cosmopolite dans ses intérêts et ses attachements économiques.

La renaissance – la recréation même – de la ville est intimement liée à l’indépendance du pays. Cinq ans après la reconnaissance de l’État (1829), deux ans après l’arrivée d’Othon sur le trône grec, le choix d’Athènes comme capitale (1834) s’explique par le souci de légitimité de ce souverain d’origine bavaroise. Les élites nationales sont encore partagées entre leur sincère désir de n’être pas moins philhellènes que l’Europe éclairée, et leurs affaires éclatées aux quatre coins de la Méditerranée et du Balkan. Pendant près d’un demi-siècle, Smyrne, Constantinople, Ermoupolis dans les Cyclades, Vienne, Marseille ou Londres sont les véritables cités de la bourgeoisie grecque. Mais Athènes, capitale politique d’un royaume centralisé, représente le recours national, en cas de détérioration économique et politique à l’étranger.

Or, de 1880 à 1930 environ, les retournements et les échecs se succèdent pour la diaspora hellénique, confondant pour la première fois le destin économique de ses classes dirigeantes et l’ascension de sa capitale nationale. Après la Première Guerre mondiale, le réveil jeune-turc aboutit à la ruine de la politique annexionniste en Asie Mineure, qui se solde par l’arrivée d’un million et demi de réfugiés en Grèce, dont près de la moitié se fixe plus ou moins rapidement à Athènes (traité de Lausanne, 1923). La crise économique mondiale des années trente enfin a, comme partout, une action isolationniste, contractant sur la capitale une économie grecque qui se continentalise. Ces effets sont encore accentués par la Seconde Guerre mondiale et la guerre civile qui la suit. Athènes est alors la seule région de Grèce où sont en même temps réunis la sécurité politique, les mécanismes de l’État répartissant l’aide américaine (plan Marshall), l’approvisionnement en énergie et en matières premières (rôle du port du Pirée).

Mais, depuis un siècle, ces moteurs traditionnels de la croissance athénienne – la force de l’État, la puissance du capital – en ont allumé un troisième qui les a relayés à la première place: la pression des hommes.

Les vagues de plus en plus fortes de migrants ont formé la main-d’œuvre de la concentration économique athénienne. Aujourd’hui, elles font surgir des contradictions nouvelles dans les rationalités économiques et spatiales du développement capitaliste en Grèce. Pour la première fois depuis longtemps, les intérêts des classes dirigeantes athéniennes peuvent séparer la concentration de la décision et du capital. Plusieurs facteurs les y incitent. L’asphyxie progressive de l’agglomération et les charges foncières liées à la spéculation urbaine limitent les bénéfices de l’implantation athénienne. Dans le même temps, le développement de l’infrastructure de transport (l’autoroute met Patras à deux heures d’Athènes, à six heures de Thessalonique), les télécommunications, la mise en place d’un réseau électrique interconnecté, l’accroissement de la consommation provinciale renforcent les avantages d’une industrialisation desserrée. Dès lors, toute politique officielle de décentralisation apparaît comme un épiphénomène, semblant tantôt réussir, quand elle suit les tendances profondes de l’économie, tantôt totalement incapable d’enrayer le déclin dans les provinces les plus pauvres. Empêtrée dans ses principes d’État libéral, la Grèce est aussi impuissante à freiner l’immigration vers sa capitale qu’à empêcher les milieux d’affaires athéniens d’organiser à leur profit la revitalisation des régions les moins défavorisées du pays.

Cet enrichissement déséquilibré et déséquilibrant à Athènes se renforce par le rôle que la capitale grecque joue dans la stratégie actuelle du capitalisme international. Après 1960, l’essor de l’économie mondiale accroche la Grèce aux pays occidentaux développés par trois points d’ancrage contrôlés par Athènes: la marine marchande, l’émigration de main-d’œuvre, l’implantation de sociétés étrangères.

Ainsi, Athènes bénéficie du courant continu d’argent que fait naître la mer: armateurs ayant le mal du pays ou soucieux d’investissements spectaculaires, équipages spéculant sur l’immobilier ou la boutique.

De même, c’est à Athènes qu’en priorité les travailleurs migrants réemploient leurs économies, en achat d’appartements ou de fonds de commerce. C’est à Athènes aussi que les sociétés internationales implantent sinon leur outil de production, du moins le siège de leurs filiales et de leurs représentations commerciales. Et à ce chapitre de l’enrichissement extérieur, il faudrait ajouter les touristes: la capitale est par son aéroport une entrée privilégiée et pour tous un lieu de passage obligé.

Au total, Athènes est le siège d’une croissance économique incontestable qui s’est faite au détriment du développement de la Grèce. Malgré l’élévation du niveau de vie dans tout le pays, jamais les écarts absolus n’ont été aussi profonds entre la capitale et la province. La croissance athénienne est largement fondée sur la consommation plus que sur la production, plus sur l’hypothèque de l’avenir que sur son assurance. Athènes est à la fois bénéficiaire et victime solidaire d’un mode de croissance, générateur d’inégalités économiques entre les nations, d’inégalités spatiales entre les régions, d’inégalités sociales entre les gens.

Spéculation immobilière: activité économique et préoccupation sociale majeure

L’afflux de richesses et d’hommes détermine à Athènes une pression continue sur l’espace et le bâti de l’agglomération. La diffusion sociale du modèle de placement immobilier explique l’extension, la rapidité de croissance, mais aussi l’extraordinaire cycle d’autodestruction et de rénovation de l’espace bâti de la capitale hellénique. La nécessité de loger des centaines de milliers de nouveaux urbains et d’abriter des activités multipliées, le goût certain du Grec pour la propriété immobilière, la certitude que le placement foncier est la seule sécurité quand la fortune vous refuse la grande spéculation maritime ou industrielle, tout cela se conjugue pour expliquer l’ampleur du phénomène.

Mais ce mouvement généralisé ne doit pas masquer les incitations de l’économie et les clivages de la société athénienne, eux-mêmes responsables de la division de l’espace urbain. La nature des activités, les attraits objectifs de certaines localisations – proximité de la mer ou de la montagne rafraîchissante –, mais aussi les effets de la mode plus difficilement explicables, entraînent la constitution d’un marché foncier concurrentiel, où la demande se satisfait au gré de ses moyens et de ses aspirations. En raison de la complexité des fonctions qu’il joue pour l’agglomération et le reste de la Grèce, le centre est l’objet des pressions les plus fortes. La construction d’immeubles de bureaux s’y est généralisée dès les premières années de l’après-guerre, les tours de trente étages y font maintenant leur apparition à la périphérie immédiate. Malgré la présence du port, Le Pirée ne connaît qu’une rénovation plus tardive et beaucoup plus limitée, qui confirme la continentalisation de l’économie athénienne.

Quoi qu’il en soit, par l’accumulation des hauts revenus tirés des activités centrales, la rénovation a gagné de proche en proche à partir des deux centres de l’agglomération – Athènes et Le Pirée – de vastes zones à vocation résidentielle. Stimulés par la dissymétrie orographique dans le bassin d’Attique – le centre d’Athènes est très proche de la barrière abrupte de l’Hymette –, mais aussi par des modes de vie très tôt mis en place au XIXe siècle – séjours en montagne au pied du Pentélique et du Parnès (région de Kiphissia), bains sur la baie de Phalère –, les quartiers aisés finissent par former une bande continue au flanc oriental de l’agglomération, mais gardent chacun leur originalité: logements de grand standing des pentes du Lycabette et des environs du palais royal pour la bourgeoisie d’affaires, immeubles cossus, au quadrillage sans cesse répété, des quartiers de Patisson, au nord de la place Omonia, pour bureaucrates aisés, villas et maintenant petits immeubles du nord de l’agglomération (Psykhiko, Kiphissia) affectionnés par les étrangers et la bourgeoisie cosmopolite, buildings récents, remplaçant les pavillons de Phalère, pour jeunes cadres motorisés. Mais, dans un grand désordre apparent, tout cela se comprend et se structure dans des rapports de continuité et de proximité avec le centre d’Athènes.

L’ouest de l’agglomération, lot des plus humbles, n’a même pas ce mérite. L’anarchie y est la règle, on écrirait même la logique. Hors des avenues de desserte des autobus, qui amènent la construction de quelques immeubles bas, où s’agglutinent commerce et artisanat, le paysage urbain reste désespérément monotone, les îlots quadrangulaires de petites maisons s’ajoutant les uns aux autres sans fin. C’est le véritable déversement de l’agglomération, la face cachée de la croissance. Sans grands travaux sauf des rocades et des pénétrantes, destinées à assurer le trafic régional, tous ces quartiers populaires sont pourtant l’œuvre d’une spéculation silencieuse: propriétaires plus ou moins titrés de terrains de parcours pour les moutons, devenus lotisseurs, immigrants plus anciens sous-louant leur droit à une ligne électrique, possesseurs d’un rien de rocaille, entourant leurs illusions d’un mur de parpaings, où fleure le basilic. Aux plus démunis, la ville fait payer cher le privilège de voir de loin ses lumières.

Athènes
(en gr. mod. Athina) cap. de la Grèce et du nome d'Attique; 748 110 hab. (aggl. urb. 3 027 330 hab.). Centre politique, administratif, elle rassemble, avec sa région, les trois quarts du potentiel industriel du pays. Université. Archevêché. Tourisme très important.
Acropole, avec les restes du Parthénon, de l'érechthéion et des Propylées. Nombreux musées, dont le Musée national d'archéologie. Hist. - Gouvernée d'abord par les Eupatrides, Athènes connut tour à tour les réformes législatives de Dracon (v. 621 av. J.-C.), celles de Solon (594 av. J.-C.), la tyrannie relativement modérée de Pisistrate (561 à 528 av. J.-C.), puis les institutions démocratiques de Clisthène, qu'une assemblée du peuple (ecclesia) porta au pouvoir en 508 av. J.-C. Ses victoires (Marathon, Salamine) dans les guerres médiques, la formation de la Ligue maritime de Délos (477 av. J.-C.), qu'elle domine, inaugurent l'empire maritime d'Athènes et favorisent son rayonnement intellectuel. C'est le grand Ve siècle, le "siècle de Périclès", de Phidias, d'Ictinos et de Callicratès (architectes du Parthénon), d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, de Socrate. La guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) est remportée par Sparte, qui lui impose le régime oligarchique des Trente Tyrans. Pourtant, au IVe s., la culture athénienne continue de briller avec Thucydide, Xénophon, Platon, Aristote, Démosthène, Praxitèle, etc. L'écrasement des Spartiates par les Thébains (362 av. J.-C.) redonne à Athènes une liberté que lui fait perdre Philippe de Macédoine (Chéronée, 338 av. J.-C.). à la domination macédonienne succède la domination romaine (86 av. J.-C.), puis la civilisation athénienne, un temps menacée par les Barbares, s'ouvre, par l'influence byzantine, au christianisme triomphant. La ville perd de son importance sous les dominations byzantine, puis turque (1456-1822). Elle devient cap. de la Grèce indépendante en 1834.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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